INTERVIEW

INTERVIEW MODULE ETRANGE aka ZAK BRANNIGAN

today18/12/2023 159 10

Arrière-plan
share close

A partir du mois de janvier, E-KWALITY RADIO relance la diffusion de DJ sets.

A cette occasion, nous avons choisi de nous intéresser un peu plus aux artistes que nous recevrons, au-delà de leurs performances, en nous penchant sur le parcours des femmes et des hommes que vont officier sur nos ondes, par le biais d’une interview afin de mieux les connaître.

Le premier à se prendre au jeu est l’ami MODULE ETRANGE aka ZAK BRANNIGAN, que vous pourrez écouter ici-même le 06 janvier prochain et bien connu de chez nous, puisqu’il n’est ni plus ni moins que le co-fondateur de notre radio-soeur: LINE OUT.

Quelques questions donc à ce militant que ne fait pas dans la langue de bois et qui a une vision globale du mouvement électronique particulièrement fine.

 

Crédit photo: Paolo SC Campanella

 

EKR : Salut Zak ! Peux-tu te présenter en quelques mots ?

ME : Ancien clubber qui arrive sur la cinquantaine, avec un métier de daron d’un côté et une passion intacte pour la musique électronique de l’autre. Ancien extraverti qui a traîné dans tous un tas de milieux (groupe d’écrivains libertaires, presse branchée, club de boxe thaï, hackers mondains), mais je suis resté attaché à ma matrice culturelle : la techno et le clubbing. Je fréquente les soirées depuis 30 ans et je grenouille en backstage depuis 25, j’ai bossé pour des labels, des orgas, et je continue plusieurs activités dans ce domaine aujourd’hui, avec des amis essentiels.

 

EKR : Quels sont tes premiers souvenirs musicaux (tous styles confondus) ?

ME : Aussi loin que je puisse remonter : Vangelis, quand j’étais môme. Les synthés. Puis à l’adolescence, il s’agissait d’une part de l’electro body music allemande (j’adorais ce son martial et rugueux, que je récupérais sur mixtapes ou CD à la fin des 80’s), et d’autre part des balbutiements de la house music en France. Je vivais en province, donc il était difficile d’accéder à cette musique aussi facilement que dans les premiers clubs parisiens qu’étaient le Boy et le Rex, mais dès 88 j’écoutais des trucs comme M.A.R.R.S, Bomb the Bass, Baby Ford, Lords of Acid, Fast Eddie, Frankie Knuckles, Tyree ou the KLF. J’adorais la hip-house, l’acid et le new beat. En fait, tout ce qui était électronique et qui contrastait avec le tout-venant pop diffusé sur les radios et TV de l’époque.

Ensuite j’ai fait un grand détour par le hip-hop et le rock (à peu près toutes ses variantes, du métal au grunge, de l’indie à la new wave) et en 93, je prends la techno en pleine poire. C’est l’époque des teufs, et je me prends de passion pour les raves, et le clubbing. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que mes premières amours musicales étaient en même temps les racines de ce qui était devenu la house et la techno.

 

EKR : Te souviens-tu te ta première « claque » musicale ?

ME : Hormis M.A.R.R.S que je citais, fin 87, je pense que ce sont les sets de Jeff Mills en 93. L’énergie, le groove, la puissance brute. L’évocation de la science-fiction, la musique du futur (particulièrement avec l’électro)… donc pas vraiment un morceau en particulier, mais tout un continuum musical.

Ça m’a permis de comprendre la différence fondamentale entre l’authenticité de la techno telle que professée par Underground Resistance, et la soupe commerciale que les majors commençaient à diffuser quand elles ont pigé que l’électronique pouvait leur rapporter du grisbi.

J’ai débarqué à Paris fin 94 : à partir de là, j’ai cherché tous les week-ends à revivre cette expérience, comme on entre en religion. A travers les sets de Laurent Garnier et de Manu le Malin, évidemment, les lives de Scan X ou de Lunatic Asylum, mes innombrables nuits au Rex (Autom@tik était ma 2e maison), mes virées en Rave (dont les Got Milk à Strasbourg puis Astropolis à Keriolet), et je n’ai jamais vraiment déscotché depuis – même si l’âge a raréfié les sorties de club à 8h du matin. J’ai encore pris quelques jolies mornifles au KM25 ou au Glazart récemment.

 

EKR : Tes premiers pas derrière les platines ou les machines, c’était quand et à quelle occasion ?

ME : Alors ça, curieusement ça n’est jamais vraiment arrivé. Une longue suite d’amis a essayé de m’initier aux platines, mais j’ai toujours préféré écouter que jouer. Je ne me suis mis à mixer que depuis quelques années et je le fais essentiellement chez moi. Je ne suis pas un DJ. Pour moi un DJ, ça sait caler des vinyles (même si ça joue sur des clés), ça sait jouer en public pour interagir avec lui, et ça maîtrise la technique en plus d’avoir une oreille. J’ai l’oreille, c’est déjà ça.

 

 

EKR : Tu as créé Line Out Radio en 2021 avec tes complices Noise Catalog et Fortnum. Quelle était l’envie première lorsque vous avez lancé ce projet ?

ME : Fabien (Noise Catalog), Pierre (Fortnum) et moi-même avons des goûts voisins et des idiosyncrasies complémentaires, et nous avons accumulé d’énormes discothèques. Nous avions envie de les mettre en commun et de les proposer à l’écoute, tout simplement. Line Out a été précédée de l’émission live Budé Room, que nous avions créée en 2016 sur une autre radio (le concept de Budé Room provenant lui-même de soirées privées que je faisais chez moi les vendredis, au grand dam des voisins).

Le confinement en 2021 a été l’occasion de construire entièrement une webradio en plus de l’émission. Et à titre perso, l’idée était de créer une bande son permanente de mes journées et mes nuits. C’est ensuite que je me suis découvert un goût pour la programmation. Digger chaque semaine, sélectionner des tracks avec exigence, bosser l’ambiance des créneaux horaires, lisser les enchaînements… prend énormément de temps mais m’apporte une grande satisfaction.

Le jackpot a été de trouver nos studios dans le 8e (big up à Madben et Yann Lean). On a reconstitué notre repaire où jouer de la musique très fort absolument quand on veut, avec qui on veut.

 

EKR : Par rapport à votre idée de départ, avez-vous du changé, transformé ou adapté certaines choses dans le développement de la radio ? Si oui, pourquoi ?

ME : Nous sommes plutôt restés en ligne avec le concept de départ. Disons qu’avec le temps, l’aspect « média » que constitue une radio nous a confortés dans l’idée de proposer des résidences aux artistes dont nous aimons le travail. La démarche que nous avions avec Budé Room s’est transposée sur Line Out : héberger des références reconnues de la scène et des talents émergents, faire dialoguer leur musique à l’antenne, découvrir la démarche des nouveaux artistes, inscrire l’ensemble dans une programmation belle et cohérente.

Sur la ligne éditoriale, on n’a pas dévié. Plutôt underground, tantôt électrique tantôt organique, en recherche de qualité et d’intégrité quel que soit le style. On ne joue pas de tout ; le spectre est large (ambient, trip-hop, downtempo, dub, deep house, UK bass, break, electronica, minimale, drum’n bass, techno, electro, hard techno voire hardcore) mais on a voulu rester électroniques, donc on fait moins d’incursions du côté du jazz, du hip-hop ou du funk purs – encore qu’on s’autorise des incartades. Line Out est quelque chose qu’on propose urbi et orbi, mais c’est avant tout ce qu’on aime écouter nous.

 

EKR : Si tu devais résumer Line Out en quelques mots, ça serait quoi ?

ME : Electronic Gasoline for Demanding Ears.

 

 

EKR : La musique et la scène électroniques ont beaucoup changé depuis que tu baignes dedans. Que retiens-tu de toutes les évolutions qu’elles ont connues ?

ME : Don’t get me started on this. En 30 ans, j’ai vu défiler un paquet de modes, de genres, d’évolutions, et de débats. Une culture c’est vivant, ça se caractérise donc par l’impermanence, par le mouvement. Au début des 90’s nous luttions pour obtenir une reconnaissance – et pouvoir en tous cas sortir en teuf sans finir au poste. Je me souviens des soirées qui commençaient house et finissaient hardcore, avant la segmentation de la scène en chapelles. Puis j’ai vu l’adhésion du grand public (d’abord internationale d’ailleurs) et la marchandisation du mouvement – ce qui allait forcément de pair avec la reconnaissance politique et culturelle qu’on cherchait. J’ai vu les modes successives, la starification des DJ, le ralentissement du bpm au milieu des années 2000, l’accélération du bpm à l’orée des années 2020, tout ça est cyclique. Je me garde de toute nostalgie : il y avait déjà des daubes dans les 90’s, et il y a encore des gemmes qui sortent aujourd’hui, suffit de chercher.

En ce moment, j’observe des schismes, avec une musique qui se dit « hard », très populaire mais dont la qualité laisse largement à désirer. Il y a beaucoup à dire sur les raisons de ce nivellement : outre la cupidité d’agences qui font du biz, on constate une « tiktokisation » qui procède d’une obsession pour le peak time permanent, une passion du drop (le plus souvent insipide !) qui aboutit à un affadissement et une uniformisation encore renforcée par les algorithmes qui poussent des contenus mimétiques. On ne raconte rien : on tabasse, banger sur banger, parce que c’est ça qui fait des likes. Ça, c’est un peu nouveau, et sans doute regrettable. Ça n’est pas gravissime, mais il y a une différence entre musique festive et entertainment consumériste, qui n’est pas qu’une affaire de goûts ni une querelle entre anciens et modernes. Et puis cet ignoble revival « hard dance », avec des reprises du Top 50 sur un pied gabber : faut vraiment manquer à la fois d’oreille et de culture pour penser que c’est radical, ça. Mais, c’est comme l’EDM : si ces purges méphitiques peuvent amener une partie de leur audience à des productions plus quali, c’est toujours ça de pris. Avec l’âge vient la philosophie : live and let live.

Heureusement, il existe de nombreux artistes, labels et orgas qui se battent pour des productions et des soirées vraiment qualitatives, que ça cogne ou pas – je pense par exemple à Skryptöm, Cod3 QR ou Demian Records, Kluster, ou même Heart Whispers pour rester dans le radical. De nouvelles tendances émergent, rafraichissantes. Et la radio me permet de rencontrer régulièrement de jeunes artistes et de comprendre leur approche. On voulait surtout éviter le syndrome des vieux cons qui ressassent leurs souvenirs chimiques de sveltesse perdue 🙂

Quant à la scène, elle est foutrement variée. On a vu un retour du politique, avec des gens très en pointe sur les combats féministes et inclusifs, ce qui est une excellente chose. La techno est politique, depuis son origine, nonobstant son caractère dionysiaque. La bacchanale n’empêche pas l’activisme. Dans les 90’s on parlait de « zones d’autonomie temporaire » au sujet des Raves, aujourd’hui on parle de « fêtes conscientes », c’est très bien. Là aussi, il faut savoir distinguer entre les démarches volontaristes qui visent à améliorer la situation, et l’utilisation de ces luttes par certaines organisations qui en font juste des rayons paralysants ou des créneaux marketing. Mais tout ce qui va sincèrement dans le sens de l’émancipation et de la lutte contre les dominations est positif.

 

EKR : Quel(le)s sont les artistes qui te chatouillent joliment les oreilles en ce moment ?

ME : Tu as combien d’heures là ? En vrac, compositeurs ou DJ : Dasha Rush, Cvnsumed, Alarico, Swarm Intelligence, Ombrar, NWHR, Kmyle, Ghost in the Machine, PWCCA, Tauceti, Ireen Amnes, D.Dan, Alex Mendes, Zizerk, James Shinra, Lloyd Stellar, Calibre, Subradeon, Nouveau Monica, Nathaniel S, The Allegorist, Hidden Orchestra, The Kilimanjaro Darkjazz Ensemble… et puis nos résidents Opäk, Electric Rescue, Voltaire, Aérienne, ZPKF, LLY ou les Wlderz entre autres. Et Chaotik Ramses, le vétéran qui nous file tous les mois des sélections abstract jazz de toute beauté parce qu’il a une oreille rare.

Je peux aussi te proposer une liste de DJ qui me collent la nausée, mais d’une part Antoine (Electric Rescue NDLR) me rappelle à raison que ça n’est ni utile ni constructif, et ensuite je garde ça pour les 3e parties de Budé Room, une fois que le rhum a bien infusé dans les synapses.

 

EKR : Peux-tu nous parler un peu du DJ set (et de son orientation) que tu vas nous proposer le 06 janvier prochain ?

ME : J’aime bien jouer techno, mais en parallèle avec Module Etrange je m’amuse à construire des selecta ambient, orchestral ou downtempo. C’est vraiment la narration qui m’intéresse. Là, c’est une selecta electronica, une musique que je trouve contemplative et fondamentalement esthétique. C’est une construction très cinématographique. L’essentiel est de raconter une histoire.

 

EKR : Un dernier mot ?

ME : Je parle, je parle, mais qu’est-ce qu’on boit ?

 

https://www.instagram.com/zak_brannigan

https://lineoutradio.com

https://soundcloud.com/zak-brannigan-1 

Écrit par: E-Kwality Radio

Rate it
0%